Rarement, le modernisme n’a été aussi profondément inscrit dans une identité urbaine que dans celle de Zagreb, la capitale croate, ville qui a façonné les origines de Prostoria. Là où, dans de nombreux endroits, il a été remis en question puis redécouvert après le milieu du XXᵉ siècle, il demeure ici une fondation culturelle continue et indiscutable. Cette continuité a d’ailleurs été réaffirmée récemment à l’échelle internationale : la reconnaissance mondiale du modernisme de Zagreb et de l’ex-Yougoslavie, illustrée par des expositions telles que Toward a Concrete Utopia au MoMA de New York, repose sur de véritables prouesses architecturales et de design, bien au-delà de la nostalgie.
Lorsque nous parlons de modernisme, nous ne désignons pas un style, mais une posture. Celle des valeurs de rationalité, d’ouverture, d’absence de dogme et d’esprit d’investigation, à la fois esthétiques et éthiques. C’est sur ce socle que s’est développée, au cours des années 1950 et 1960 à Zagreb, l’idée de l’indissociabilité de l’architecture, du design et de l’art. L’architecture et le design n’étaient pas de simples décors de la vie quotidienne, mais des acteurs engagés du progrès social.
C’est dans ce contexte que se produit la rencontre entre l’architecture moderniste de Zagreb et le mobilier contemporain de Prostoria. Les édifices publics monumentaux de cette époque deviennent une scène sur laquelle les objets contemporains s’intègrent naturellement, dialoguant avec l’espace à travers un langage commun de clarté, d’économie d’expression et d’assurance. Bien que plus d’un demi-siècle les sépare, l’architecture et le design n’apparaissent pas ici comme une citation ou un retour vers le passé, mais comme la poursuite d’une exploration.
Aujourd’hui, avec le déplacement du focus de la transformation spatiale des grands gestes publics vers les intérieurs et les objets, ce sont les petites échelles qui offrent le plus de possibilités d’expérimentation. L’affinité naturelle entre les produits de Prostoria et l’architecture moderniste souligne des origines de valeurs communes : la conviction que le design émerge à l’intersection de l’éthique et de l’esthétique, et qu’il porte une signification sociale plus large.
Les créations de Prostoria ne sont ni nostalgiques, ni limitées à un cadre régional. Leurs ambitions, leurs auteurs et leur rayonnement sont mondiaux, mais leur socle de valeurs demeure clairement enraciné. Tout comme l’architecture des institutions publiques du milieu du XXe siècle a contribué à façonner un Zagreb plus ouvert et moderne, Prostoria agit aujourd’hui comme une plateforme permettant aux designers de travailler dans la continuité de ces idées en créant un mobilier fondé sur des valeurs claires, durables et pertinentes.
Maroje Mrduljaš, théoricien de l’architecture